Rencontre

Texte écrit lors d’un atelier d’écriture. La proposition était la suivante :
Pendant 20 minutes, écrire la suite d’un texte de Sophie Calle intitulé Rencontre.
Incipit : Sophie Calle rencontre un américain dans un bar, à New York. L’individu, Greg, lui plait beaucoup. C’est apparemment réciproque puisqu’il lui donne la clé de sa chambre d’hôtel. Elle y va, l’attend en vain toute la nuit. Frustrée, elle s’en va en lui laissant sa carte de visite. Deux ans plus tard, contre toute attente, Sophie reçoit un appel : « Sophie, c’est Greg, je suis à Orly, peut-on se voir ? » Ecrire la suite du dialogue.

 J’aurais pu lui dire non. J’aurais dû lui dire non. Mais j’étais bien trop curieuse de le revoir. Quelque chose dans sa voix me donnait des frissons.
Entendu Greg, mais à une condition : J’habite à Issy-les-Moulineaux, rendez-vous chez moi à 23h30. Comme ça, au moins, si vous me posez un nouveau lapin, je m’en sortirai à peu de frais.
Votre condition contre la mienne Sophie : vous aurez les yeux bandés quand vous m’ouvrirez la porte.
J’aurais pu lui dire non. J’aurais dû lui dire non. Pourtant, je m’entendis lui dire OK, et lui donner mon adresse, le code d’entrée de l’immeuble et l’étage.
Le 20 janvier 1990 à 23h, je sursautai quand l’interphone se mit à sonner.
Oui ?
C’est Greg.
Entrez Greg, c’est au 3e, face à l’ascenseur.
Mon cœur battait à 100 à l’heure. Jusqu’au bout, j’avais pensé qu’il allait une fois de plus se défiler. Mais il était là.
J’entendais le bruit de ses pas dans l’escalier en bois. Chaque marche résonnait de plus en plus fort jusqu’à devenir comme un gong, assourdissant, hypnotique, presque agressif…
Le 20 janvier 1990 à 23h05, à peine avais-je posé mon bandeau sur mes yeux, on frappe à ma porte. Je lui dis, sur un ton que je voulais détaché mais qui trahissait mon appréhension :
Entrez Greg, c’est ouvert.
J’étais debout, au bout du couloir, appuyée contre la porte de la salle de bains. Terrifiée.
Il ne me répondit pas. J’entendis la porte se refermer doucement, un bruit, comme un manteau qu’on fait tomber par terre. Je le devinais en face de moi, à peine à quelques mètres.
J’avais pris soin de garnir le couloir de bougies. Une bougie tous les mètres. Mon plancher, que je connaissais par cœur, se mit à craquer. Greg s’approchait de moi. A chaque pas qu’il faisait, j’entendais un pffffffffff. A chaque pas qu’il faisait, il éteignait une bougie.
2, 3, 4, 5 bougies, il était là, à moins d’un mètre de moi. Je pouvais désormais sentir son odeur. La dernière bougie éteinte, nous étions plongés tous les deux dans le noir.
La première chose que je sentis de lui, après son odeur, ce furent ses mains sur mes hanches. Fermement posées et infiniment délicates.
Mes mains à moi, plaquées contre la porte de la salle d’eau, tentèrent en vain de s’agripper à quelque chose. Tout mon corps se raidit. J’avais le souffle coupé.
Puis, il caressa mon cou et retira le bandeau, devenu inutile puisque nous étions plongés dans l’obscurité. Sa main s’attarda sur mes cheveux, il se rapprocha de moi, son ventre contre le mien, sa poitrine contre la mienne. Je sentais son souffle dans mon cou.
Il attrapa mes deux poignets et me signifia de les garder au-dessus de ma tête. Plusieurs fois je voulus le toucher, l’attraper, l’empoigner, mais avec une patience infinie, il les replaça au-dessus de ma tête. L’angoisse laissa bientôt la place à l’excitation. Une excitation brute, violente, sans nuance, brutale, animale.
L’espace d’une seconde, toutes les frustrations sexuelles que j’avais accumulées faute de partenaire à la hauteur, ou faute de partenaire tout court, toutes ces frustrations se retrouvèrent concentrées en un point précis au fond, tout au fond de mon vagin. Je n’avais qu’une envie : qu’il vienne chercher ce point et qu’il le fasse exploser.
Le 20 janvier 1990, il était peut-être 23h15. Je sentis son souffle sur mon cou, ses lèvres qui goûtaient ma chair. Il attrapa ma nuque, pencha ma tête sur le côté et me mordit, déclenchant un frisson qui me parcourut l’échine et me fit trembler sur mes jambes. Je sentais les poils de mes bras se hérisser. Je ne pus réprimer un râle, le premier d’une longue série.
Greg, prends-moi, prends-moi maintenant.
Pour seule réponse, je reçus un Chutttttt et son doigt sur mes lèvres.
Je sentais ses mains parcourir mon corps, effleurant ma poitrine, griffant mon dos, mes épaules, mes hanches. Je pouvais sentir son sexe gonfler dans son pantalon. Ca me rendait dingue de sentir ça chez un homme, l’effet qu’on peut produire sur eux, le pouvoir qu’on peut avoir sur eux quand on est une femme et qu’on sait user, voire abuser, de sa féminité. J’adorais faire cet effet-là, je jouissais de ce pouvoir qui était le mien. Pourtant, ce soir-là, je me faisais l’effet d’une vierge.
A 23h30, il s’attarda sur les boutons de mon chemisier, qu’il fit sauter habilement. Il défit mon soutien-gorge avec une facilité qui me fit penser que l’animal n’en était pas à son coup d’essai.
J’étais exposée à ses regards de mâle, mais je me souvins que nous étions, lui comme moi, privés de la vue. J’en conçus de la frustration.
Il prit mon visage entre ses mains et approcha ses lèvres des miennes. J’entrouvris la bouche, je sentais ma langue qui cherchait désespérément la sienne. Je n’en pouvais plus d’être excitée. Je désirais sa langue comme mon ventre réclamait son sexe.

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A propos tantramant

Connectés à mon coeur, enracinés dans mon ventre, les mots sont le miroir de mon âme. Parfois sensuels, souvent féroces, toujours sincères.
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3 commentaires pour Rencontre

  1. Loin de toute pornographie, sans être pourtant dans la mièvrerie, on est bien ici dans un érotisme subtil qui ne demande qu’à faire éclore le plaisir. Produire ça en vingt minutes, c’est remarquable.

    Aimé par 1 personne

    • tantramant dit :

      Peut-être une demi-heure Vagant. Guère plus. Chaque exercice était d’ailleurs limité dans le temps. Nous commencions la soirée par « trois minutes sur… » Ainsi, l’organisatrice sélectionnait une phrase, parfois un mot parmi ce qu’elle avait entendu lorsque nous nous disions bonjour en arrivant, et nous avions très exactement trois minutes pour écrire à partir de ça. La consigne était de s’arrêter pile à trois minutes, quitte à ce que la phrase ne se termine pas. L’idée de cette suite m’est venue immédiatement, tu me connais. Restait à la mettre en mots. Mais le challenge était particulier dans le contexte de cet atelier d’écriture parce qu’après la phase d’écriture venait immanquablement la phase de lecture. Ca faisait trois mois que nous prenions l’habitude de nous retrouver, une dizaine de personnes, et personne n’avait osé explorer le registre d’une écriture un tant soit peu érotique. L’idée d’avoir à lire ce que j’étais en train d’écrire… m’a électrisé. Le fait est que ça a mis « le feu » à l’atelier. A la lecture, c’était proprement jouissif de bien décortiquer chaque mot, de respecter des silences entre les phrases, de goûter la tension qui, gentiment, s’installait ce soir-là. ;o)

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  2. Dame Ginette dit :

    J’adore lire les désirs et ressentis d’une femme exposés par un homme…

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