La fille de l’ombre (4) : le face à face

4_6p0jjC’est bien elle. Aux antipodes de ce que j’imaginais, mais c’est bien elle qui se tient face à moi, immobile. Et je n’arrive toujours pas à voir son visage parce que le lampadaire qui est derrière elle l’éclaire à contre-jour. Elle est face à moi et il est trop tard pour me débiner. Je crois savoir ce qui se passe dans la peau d’un lapin de Garenne ou d’un rongeur lorsqu’il fait face au serpent à sonnettes qui voit en lui son prochain repas. On se sent soudain peu de chose. Je ne m’attendais pas à vivre une rencontre de cet acabit, encore moins à être déstabilisé à ce point. Je me déteste une fraction de seconde d’avoir pris des vessies pour des lanternes, je maudis ma curiosité qui m’a fait prendre rendez-vous avec une femme sur la seule foi de mon intuition, sans avoir reçu ni une photo de son visage ni même son numéro de téléphone. C’est avant que j’aurais du me poser la question. Mais oui au fait : pourquoi ne veut-elle pas me lâcher son 06 ? Pour ne pas laisser d’indice, banane ! Elle va me coûter cher mon envie de corps à corps. Moi, je voulais juste faire l’amour avec des femmes pour lesquelles le passage à l’acte ne représentait pas une difficulté en soi, ou qui ne me demanderaient pas une exclusivité sous prétexte qu’elles auraient joui dans mes bras. D’ailleurs, si ça se trouve, ça n’est peut-être même pas une femme… Si ça se trouve, ma vie va s’arrêter là, sur le trottoir de cette ruelle sombre, saigné comme un veau, allongé au pied de ma moto, à Bois-Colombes. Ca serait quand même moche de crever comme ça, moi qui vient tout juste de retrouver le goût de la liberté.

Mais tant qu’à crever, sachons rester digne. Et puis si jamais c’est bien une femme en face, de quoi j’aurais l’air si je me mettais à la supplier de ne pas me faire de mal ? Alors soyons liquéfié de l’intérieur, mais affichons une tranquille assurance à l’extérieur. Après tout, j’en jette, assis sur mon gros engin.

xjrUn jour, il y a presque 10 ans, j’avais confié à ma partenaire de l’époque que je rêvais de passer mon permis moto pour m’acheter un gros cube, histoire d’avoir quelque chose de plus puissant entre les cuisses que cette 125 qui m’accompagnait. Elle me rendait certes de bons et loyaux services mais elle ne comblait pas mes rêves de puissance. La réponse de mon amie me décontenança : « Mais Stef, tu n’as pas besoin d’une moto puissante, tu as un sexe puissant. » Je pris toute la mesure de son compliment. Quelques années plus tard, je venais de subir un licenciement économique et j’avais un peu de temps à tuer avant de me lancer dans une recherche assidue d’un nouvel emploi. Mes envies de moto refirent surface, mais je culpabilisais de taper dans ma prime de licenciement quand ma situation financière m’imposait d’être raisonnable. C’est une autre amie, à qui je confiais mon dilemme, qui eut ces mots tellement justes : « Mais Stef, à quand remonte la dernière fois où tu t’es vraiment fait plaisir ? » Elle avait raison. Le lendemain, je franchissais la porte de l’auto-école qui se trouvait en bas de chez moi et je commençais mon apprentissage. Pour autant, je n’envisageais pas une seule seconde de m’acheter une moto, je n’en avais clairement pas les moyens. Avant même d’obtenir le fameux sésame, je flashai pourtant sur une splendide Yamaha XJR 1300 jaune et noire, aux couleurs du pilote américain Kenny Roberts. Seulement, je n’avais pas les 5.500 euros qu’en demandait le concessionnaire. Mais, comme souvent lorsque c’est juste, les circonstances me vinrent en aide. Je reçus quelques jours plus tard un courrier du siège social de la compagnie américaine qui m’avait licencié. Accompagné de l’adresse mail d’un broker aux USA, d’un login et d’un mot de passe, ce courrier m’informait que durant mes années d’activité j’avais cumulé des stock options et qu’il me fallait impérativement les exercer avant la fin de l’année sous peine qu’elles ne se perdent. Je me rendis immédiatement sur le site dudit broker, remplit les différents champs du formulaire d’identification et, sans état d’âme, sans trop y croire t sans bien savoir ce que j’avais fait, vendit mes stock options. Trois semaines plus tard, je recevais, au dollar près, la somme dont j’avais besoin pour m’offrir mon bolide. J’étais aux anges. Mais le plus étonnant, c’est lorsque, plusieurs mois plus tard, je jetai un oeil, par curiosité, sur la courbe de l’action de cette entreprise : sans rien y connaître en spéculation financière, j’avais vendu mes stock options le jour de l’année où elles avaient été les plus hautes. Je l’aurais fait le lendemain, je n’aurais reçu que la moitié de la somme ! Depuis ce jour, à chaque fois que je monte sur ma moto, je pense au conseil de mon amie, qui m’avait ramené à l’essentiel : à quand remontait la dernière fois où je m’étais vraiment fait plaisir ?harakiri2

N’empêche qu’à cet instant précis, j’étais bien loin de ces considérations. Ni mon sexe ni ma moto et encore moins ma vista en matière de transactions boursières ne me seraient d’aucun secours si la créature que j’avais en face de moi décidait de planter ses crocs dans ma gorge pour me transformer en vampire ou de me faire ressentir la douleur d’un samouraï qui n’a d’autre issue pour recouvrer son honneur que de se faire hara-kiri. 

Comme si elle avait entendu mes craintes et lu dans mes pensées (il paraît que les Nazgûl savent très bien faire ça…), elle baisse à deux mains la capuche de son manteau. Et là, comme par enchantement, toutes mes craintes se volatilisent. Pour un peu, on entendrait presque le son d’une harpe accompagner ce mouvement gracieux. En face de moi, point de gothique adulescente, encore moins de geek boutonneuse ou de Nazgûl maléfique. Lorsqu’elle baisse sa capuche m’apparaissent alors (aujourd’hui ça me fait toujours l’effet d’une apparition) des yeux sombres et profonds, des yeux de louve qui se plantent directement dans les miens, un sourire mystérieux, franc et un rien narquois, qui semble dire : « T’as bien flippé hein ? Allez, avoue que t’as grave flippé !« , une peau laiteuse et des cheveux noirs et lisses coupés au carré qui lui descendent, je le découvrirais plus tard, jusqu’au creux des reins. Une reine de Sabbah, une rockeuse, une femme. Une vraie femme. La suite.

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A propos tantramant

Connectés à mon coeur, enracinés dans mon ventre, les mots sont le miroir de mon âme. Parfois sensuels, souvent féroces, toujours sincères.
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3 commentaires pour La fille de l’ombre (4) : le face à face

  1. Quelle histoire ! J’avais bien aimé ton anecdote sur le permis moto. Tu aurais pu la glisser ici aussi. En tous cas je suis suspendu à ton récit diablement bien mené.

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  2. tantramant dit :

    Oui, je m’en souviens. Tu as raison, je vais regarder si je peux l’inclure dans la trame du récit. Merci pour ton commentaire. En tous les cas, je prends un plaisir fou à faire se dérouler ce récit. Je ne m’y attendais pas. Cette histoire prenait quelques lignes à peine, et j’en fais quelque chose de bien plus long. Heureux qu’il te plaise ! Te connaissant, le prochain épisode devrait te plaire plus encore…

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  3. Green Lullaby dit :

    Je ne dis rien mais je suis là, moi aussi. Et je m’en vais lire la suite.

    Aimé par 1 personne

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