Entre ses doigts

J’aime me rendre chez elle. Entre nous, c’est toujours le même rituel, toujours, immuable. A force de le répéter sans cesse, c’est devenu comme un jeu entre nous. Moi qui ai si souvent l’habitude de prendre les choses en main, de diriger, d’organiser, de choisir, j’aime m’abandonner à ses désirs à elle. Je lâche tout, j’abdique toute volonté, je renonce, je baisse les armes, je m’en remets à elle. Et c’est jouissif.

Je me souviens que c’est le hasard le plus pur qui a provoqué notre rencontre. Il paraît que le hasard n’existe pas, et que c’est la forme que prend le divin lorsqu’il décide de passer inaperçu. Heureux hasard quand même.

D’entrée de jeu, j’ai aimé son visage, la couleur de ses cheveux et ses lunettes, rectangulaires et noires, qui lui donnent un air faussement sévère. Elle est grande, elle est belle, elle est blonde. J’ai tout de suite aimé sa façon de me regarder, et ce tatouage qu’elle porte à l’intérieur du poignet gauche. Il se dégage d’elle une autorité naturelle qui me donne envie d’être entre ses mains.

Sans qu’il ne soit plus nécessaire qu’elle me l’ordonne, parce qu’à force de la voir, je sais ce qu’elle attend, un simple geste de sa part ou un sourire entendu me font comprendre qu’elle veut que je m’installe sur ce siège. Je cède de bonne grâce à sa volonté, sans rechigner, en confiance.

La première fois que c’est arrivé, j’ai été inquiet, ne sachant pas quel traitement elle me réserverait. Est-ce la réminiscence de cette inquiétude de la première fois si je garde les yeux ouverts ? Ou plutôt parce que je ne veux rien perdre du spectacle qui se déroule dans les miroirs, judicieusement placés ? Ils se font parfois indiscrets. Ils me permettent de l’observer à son insu, de savourer ses courbes, la largeur parfaite de ses hanches, sa façon de se mouvoir. Je garde d’autant plus les yeux ouverts que je sais qu’à un moment ou un autre je vais les fermer et plonger à l’intérieur. Plonger avec délice, oublier les tracas et les fracas du quotidien. Et plus je résisterai, meilleur sera le lâcher prise. Mais aujourd’hui, je suis trop rincé pour résister.

Une fois installé sur le siège qu’elle m’a choisi, j’ai remarqué qu’elle s’éloigne toujours de moi. Elle l’a encore fait ce soir. Elle organise, s’affaire, s’agite. J’aime à penser qu’elle règle deux ou trois choses en urgence, expédie les affaires courantes pour mieux revenir vers moi l’esprit, et le corps, libres. J’aime sentir ses efforts pour qu’on soit dans les conditions les meilleures. C’est sa façon à elle de tisser autour de nous comme un cocon protecteur qui nous soustrairait à la vue des autres. Vaine illusion. Mais ça ne me dérange pas d’être observé. Mieux : ça m’exciterait presque.

Lorsqu’elle revient enfin vers moi, souriante,  de ce sourire franc qui dévoile des dents blanches et parfaitement agencées, un sourire qui doit forcément se faire carnassier de temps en temps, je sais qu’il n’y a plus que nous deux. Pour elle, à partir de ce moment-là, il n’y a plus que moi qui compte. Du moins, je me le fais croire. Moi, assis sur ce siège, et elle, derrière, aux commandes. Et bientôt mes yeux qui se ferment, dans un soupir, lorsque d’autorité elle penche ma tête en arrière. D’abord l’eau, chaude, qui coule du haut de mon front jusqu’à ma nuque. Et rapidement ses mains qui emprisonnent mon crâne, comme pour me rappeler qu’elle fait de moi ce qu’elle veut, que c’est elle qui, désormais, prend les choses en mains.

Ses mains qui attrapent mon crâne. Douces, toujours. Je suis à sa merci. D’un geste, elle pourrait me briser le cou. J’aime sa façon de prendre. Franchement, sans chichi, sans minauderie, mais avec toujours beaucoup de douceur et de bienveillance. Ses doigts bientôt jouent avec la sensibilité de mon cuir chevelu dans de rapides et énergiques mouvements circulaires.

Et puis soudain, « ça » arrive. Les mouvements se font plus lents, plus profonds, plus amples et plus appuyés. Et ce soir, c’est encore plus lent, encore plus profond et, surtout, beaucoup plus long que d’ordinaire. Est-ce parce que la journée touche à sa fin et que les lieux se vident de leurs occupants ?

Entre ses doigts, je me sens pris au piège, et heureux de l’être. J’ai l’impression d’être à sa merci, comme un lionceau que sa mère a attrapé par la nuque entre ses mâchoires. Je lâche la mienne, mes poumons et mon ventre sont parcourus de profonds soupirs. Les lents mouvements de rotation qu’elle réalise me descendent jusque dans le plexus, c’est délicieux. Est-ce parce que la première zone érogène du corps humain est le cerveau que le massage de mon cuir chevelu me met dans un tel état ? Après tout, le cerveau est juste là, quelques millimètres sous cette boîte crânienne qu’elle s’emploie à détendre, masser, faire onduler. Je ne sais pas si elle a conscience de l’état dans lequel ça me met. Ses mains épousent mon crâne à la perfection. Par moments, elle s’autorise à empoigner franchement ma crinière trempée, je veux croire qu’elle sait ce que ça me fait quand elle fait ça. Je veux croire qu’elle aussi prend du plaisir à ce moment-là. Même si je sais qu’elle fait ça à longueur de journée. Je m’en fous que d’autres bénéficient peut-être du même traitement. Ce soir, je décide de croire que je suis le seul à en apprécier les bienfaits.

Je me sens devenir une petite, une toute petite chose entre ses doigts. Je voudrais me relever, me retourner et la prendre dans mes bras avec cette même qualité de présence qui est la sienne lorsqu’elle s’occupe de moi comme ça. Je voudrais moi aussi passer ma main dans sa crinière blonde et serrer très fort, pencher son crâne sur le côté et mordre dans son cou à lui en faire frissonner l’échine. Et grogner dans ses oreilles. Je voudrais sa peau contre la mienne. Je voudrais surtout lui rendre au centuple le plaisir qu’elle me donne. Mais voilà : je suis coincé sur ce fauteuil. Alors ce soir, je lui ai dit, lentement, à haute et intelligible voix, pour bien m’assurer qu’elle l’entendrait malgré le brouhaha alentour : « S., du début à la fin, ce shampooing était tellement bon qu’il confinait à l’indécence. » Un cri du cœur qui l’aura peut-être fait rougir. Ou l’aura touchée. Ou les deux.

Lorsque je suis sorti du salon où j’ai pris l’habitude de me faire couper les cheveux, j’ai mis plus de 10 minutes à retrouver ma voiture sur le parking où je l’avais garée… C’est bien la première fois que je sors du coiffeur en étant à ce point décoiffé.

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A propos tantramant

Connectés à mon coeur, enracinés dans mon ventre, les mots sont le miroir de mon âme. Parfois sensuels, souvent féroces, toujours sincères.
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2 commentaires pour Entre ses doigts

  1. Génial ! Tout simplement génial. C’est érotique sans la moindre sexualité. Quelque part, ton texte me fait penser à « La cliente », mais à l’envers. As-tu vu ce film: Le mari de la coiffeuse ?

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    • tantramant dit :

      Oui, bien sûr que j’ai vu Jean Rochefort dans l’un de ses rôles les plus touchants. Mais curieusement, pas une seconde je n’ai pensé à ce film lorsque j’ai vécu ce shampooing. J’étais tout entier tourné vers le moment présent. Rien avant rien après, simplement cet instant présent, proprement jouissif, nourrissant, épatant

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