Rendre gorge, acte II

Il lui avait donné rdv à 20h, l’avertissant que tout retard serait sévèrement sanctionné. L’un comme l’autre espéraient qu’elle ne respecterait pas cet horaire.
Le fait est qu’elle arriva avec 45 mn de retard. Et qu’elle n’avait pas prévu de l’être à ce point.
Il avait défini les circonstances de leur rencontre, elle les avait acceptées. Elle trouverait la porte de son appartement entrouverte de sorte qu’ils ne se rencontrent pas tout de suite. Elle devait ensuite se dévêtir dans le couloir avant de le rejoindre dans le salon où il l’attendait. Il voulait qu’elle fasse sa connaissance dépouillée de sa robe. Et de tous ses a priori. Il lui avait toutefois laissé le choix de se présenter habillée si elle le souhaitait.
Sur la console orange de l’entrée, elle trouva un bouquet de fleurs violettes, un mot écrit à la main et différents accessoires en cuir qui la firent sourire. Elle respira le parfum des fleurs et saisit d’une main tremblante la feuille couverte d’une écriture noire, nette et précise.

N’ayez crainte en voyant ce bouquet de fleurs, madame. Je ne viens pas de tomber subitement dans un romantisme mielleux et insipide. Vous comme moi avons ces épanchements sirupeux en sainte horreur. Voyez plutôt dans cette attention une manière de vous présenter par avance mes excuses pour le traitement dont vous allez faire l’objet. Etre un gentleman ne m’empêchera pas de vous fesser. Par ailleurs, j’ai mis à votre disposition quelques accessoires en cuir que vous êtes libre d’utiliser ou pas. Je vous demande de rester silencieuse tant que je ne vous aurai pas autorisée à parler. Merci de respecter cette instruction à la lettre. Prenez tout le temps dont vous avez besoin pour vous préparer et lorsque ce sera le cas, frappez à la porte du salon, en face de ce couloir. Je suis ravi de vous accueillir. Je vous souhaite une bonne soirée.

Il aimait les situations contrastées, elle détestait la mièvrerie qui pouvait entourer les jeux qu’affectionnent tant certains libertins. Elle avait besoin que ça bouge, elle était physique, fallait que ça pulse, elle n’était pas de ces femmes qui se pâment lorsqu’on agite des plumes dans leur dos pour les faire parvenir à la jouissance. Elle se rappelait même être partie en pleine nuit de chez un dominant d’opérette dont l’attitude l’ennuyait profondément. Elle aimait être prise en main. Elle allait être servie. Ils ne le savaient pas encore mais ces deux-là s’étaient bien trouvés.
Il l’avait séduite par son audace, n’hésitant pas à prendre à contre-pied les usages en matière de prise de contact épistolaire, balayant d’un trait de plume les us et coutumes et les codes du libertinage en lui rentrant dans le lard. Piquée au vif, elle l’avait d’abord vertement remis à sa place. Pour qui se prenait-il ? Mais il avait insisté. Et son entêtement avait payé. Il l’avait fâchée, elle lui était à son tour rentrée dedans. La rencontre virtuelle avait bien eu lieu. Leurs échanges furent musclés mais excitants. Il proposa, elle était assez en confiance pour disposer.
Ainsi, elle autorisa la rencontre. Il en choisit le cadre. Elle était déterminée à le rencontrer, à se surpasser, à suivre des règles auxquelles elle n’était pas habituée.
D’ordinaire, c’était elle qui mettait le feu avec sa nature joyeuse, joviale et intrépide. Ce soir, il fallait se taire, être grave, attendre les ordres. Il l’avait malgré lui déstabilisée avant même leur rencontre : prise dans sa petite vie de provinciale équilibrée qu’elle chérissait tant, le simple fait de traverser Paris un soir, en pleine semaine, constituait déjà un exploit. Elle était arrivée essoufflée, énervée par les bouchons, la gorge serrée. Lui qui l’attendait tranquillement installé dans son salon ne se doutait pas qu’elle avait déjà beaucoup donné de sa personne. Elle n’était pourtant pas au bout de ses peines.
Elle se déshabilla et choisit d’ignorer ostensiblement les accessoires mis à sa disposition et traversa le couloir. Elle respira un grand coup et frappa à la porte tandis qu’il regardait à travers la fenêtre, tournant le dos aux deux entrées du salon.
Entrez. Non, pas par là madame, prenez l’autre porte, rectifia-t-il sans même se retourner avec une pointe d’agacement dans la voix. Elle eut à peine le temps de l’apercevoir. Elle était passée par la cuisine par erreur. Non seulement elle était copieusement en retard, mais en plus elle avait commis un impair. Elle ne savait plus où se mettre, elle était pétrifiée. Lui s’amusait beaucoup de cette bévue et du trouble qui devait l’envahir à cet instant. Elle rebroussa chemin et pénétra dans le salon, cette fois-ci par la bonne porte, qui se trouvait à l’autre bout de la pièce. Il était là, à 7 mètres d’elle, qui lui tournait toujours le dos, occupé maintenant à sortir une bouteille de Piper-Heidsieck du saut à champagne rempli de glace dans lequel il l’avait déposée près d’une heure plus tôt. Elle ne le savait pas mais il était en pleine improvisation. Sa tenue, elle, ne laissait rien au hasard. Il était vêtu de chaussures marron clair impecablement cirées, d’un pantalon noir, d’une chemise noire rayée de blanc, d’un veston gris et d’une veste assortie au veston. Et d’une fine paire de gants en cuir noir.
Fermez la porte derrière vous. Un temps. Et restez où vous êtes, lui dit-il toujours sans se retourner, d’une voix qu’il voulait tout sauf chaleureuse et en prononçant chaque mot plus lentement qu’à l’ordinaire.
Elle obtempéra sans moufter. Elle se sentait terriblement gênée de ne pas avoir respecté l’horaire, elle qui était d’une maladive ponctualité. Elle avait prévu d’avoir 5 à 10 minutes de retard, histoire de justifier la punition qu’il aurait prévue, mais pas 45. Et comme ils s’étaient engagés à cesser toute communication durant les 24 heures qui précédaient leur rencontre, elle ne pouvait pas le prévenir que le trafic routier avait ralenti son arrivée. Tant pis s’il pensait peut-être qu’elle lui avait fait faux bond.
Après un silence qui leur parut à tous deux une éternité :
– Il semblerait que vous ayez estimé à 45 minutes le temps nécessaire pour me faire sortir de mes gonds, madame. J’en prends bonne note, précisa-t-il sans se retourner tandis que le bouchon de champagne sautait dans un bruit sec. D’aucuns prétendent que le meilleur moment, dans la dégustation d’un champagne, c’est quand le bouchon émet ce claquement caractéristique, tellement associé à la fête, la convivialité. Mais pourquoi limiter son plaisir à ce moment, certes agréable, de l’explosion du bouchon dans les oreilles ?
Un long temps.
– 45 minutes madame,
insista-t-il en regardant à travers la fenêtre. 45 minutes.
Elle voulait lui dire que ça n’était pas sa faute, qu’elle s’excusait, qu’elle se sentait horriblement honteuse, mais que ça roulait très mal, et qu’elle avait été obligée de se garer loin, au bord de la forêt, qu’il devrait s’estimer bien heureux qu’elle ait accepté de rouler plus d’une heure pour le rencontrer, qu’elle avait déjà dérogé à sa sacro-sainte règle de ne jamais sortir en semaine, qu’il poussait quand même le bouchon un peu loin, et puis que ça n’était pas une façon d’accueillir une femme et puis que, mais… il lui avait formellement interdit de parler.
Il maintint la bouteille penchée à 45 degrés pour éviter au nectar de déborder et remplit les deux coupes qu’il venait de sortir du congélateur.
– C‘est vexant d’imaginer qu’il faille seulement 45 minutes pour me faire perdre mon sang-froid, dit-il à haute voix mais plus pour lui-même.
Après avoir saisi l’une des deux flûtes recouvertes de givre, il se retourna lentement, une main dans sa poche de pantalon, et sirota une partie du verre à petites gorgées en même temps qu’il posait pour la première fois ses yeux sur elle.
Absolument exquise. Elle ne sut pas si ces mots s’adressaient à elle ou à la flûte qu’il dégustait. Il était en réalité subjugué par cette femme. Il se garda bien de le lui montrer.
– La première gorgée est tout aussi délectable que le bruit du bouchon, lâcha-t-il dans le seul but de lui faire croire qu’il parlait bien de ce champagne. Il la dévisagea comme un fauve prend la mesure de sa proie, en penchant légèrement la tête, une main toujours dans sa poche, puis fit quelques pas sur le côté pour la regarder sous un angle légèrement différent. Exactement comme on apprécierait une toile de maître dans une exposition. Il essayait, et y parvint sans doute, de se donner une contenance pour cacher le trouble dans lequel la présence de cette créature le mettait.
Vite, la suite.

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A propos tantramant

Connectés à mon coeur, enracinés dans mon ventre, les mots sont le miroir de mon âme. Parfois sensuels, souvent féroces, toujours sincères.
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