Rendre gorge, épilogue

Trois heures, quelques coups de reins et plusieurs coupes de champagne plus tard, il n’y avait plus ni maître ni soumise, plus de rôle à jouer, juste la vérité nue d’un homme et d’une femme qui se rencontraient pour la première fois. Assouvis, leurs désirs, rassasiés, leurs appétits, étanchée leur soif. Trois heures, quelques coups de reins et plusieurs coupes de champagne plus tard, il avait réussi là où d’autres avaient échoué : il l’avait fait décoller comme personne n’y était parvenu. Il avait trouvé les clés pour soumettre l’insoumise, pour dompter l’indomptable, pour apprivoiser la lionne sauvage qu’elle était. Pour l’apprivoiser tout court. Il avait joué avec son corps comme un musicien avec son instrument, il avait découvert la gamme particulière de ses cris, goûté le timbre de ses râles, joui de la musique de ses orgasmes. Ils étaient repus de leurs peaux.
Pourtant, il ne la reverrait pas. Il le savait. Il l’avait compris à la seconde où, après qu’elle l’eut fait jouir au fond de sa gorge, elle s’était préoccupée de l’heure qu’il était. Il fallait qu’elle rentre, elle habitait loin, elle travaillait demain, des dossiers urgents à traiter, elle devait être en forme, il se faisait tard, il fallait qu’il comprenne, d’habitude, elle ne sortait pas en semaine. D’habitude… Etc, etc, etc… Bref, la pièce de théâtre était terminée, et il fallait qu’il le comprenne. Il avait bien compris.
Il y avait eu les traditionnels rappels, mais cette fois le rideau ne se relèverait pas. A peine sortis de scène, les comédiens se précipitaient en coulisses, ôtaient déjà leur costume et se démaquillaient dans leur loge. Ils étaient déjà passés à autre chose. Ca n’était qu’un rôle, rien d’autre qu’un jeu ni plus ni moins important que le reste.
Pourtant, lui, il voulait continuer à rêver encore un peu. Il avait toujours trouvé ça ultra violent, quand le machiniste rallume les lumières à peine le rideau rouge tombé pour la dernière fois.
A travers leurs échanges et cette rencontre, il allait bientôt comprendre que les jeux auxquels il se livrait étaient des jeux dangereux. Pas physiquement, il connaissait parfaitement leurs limites, et les siennes. Dangereux parce que si les femmes qu’il « soumettait » à ses désirs, et qui venaient chez lui en toute connaissance de cause, totalement consentantes, curieuses, ou excitées à l’idée d’être livrées, offertes, jouées, si toutes ces femmes se soumettaient de bonne grâce à ses jeux, une fois rentrées chez elles, elles redevenaient (ou devenaient, pour certaines) libres. Et il allait comprendre, à travers elle, que c’était lui qu’il entravait.
Ces pratiques de soumission les rendaient libres, elles, lorsqu’elles sortaient de chez lui. Mais lui était attaché aux sensations qu’il découvrait. Une fois les masques tombés, les costumes remisés au placard, la « soumise » redevenait libre, mais le dominant, par un juste retour des choses, devenait alors entravé, lié à ce qu’il avait découvert dans ces jeux. Il allait réaliser qu’il devenait dépendant d’elles. Oui, c’est lui-même qu’il muselait. Il allait bientôt comprendre qu’il était enchaîné à toutes ces femmes qu’il avait attachées un jour ou l’autre. Et qu’il lui faudrait défaire un à un chacun de ces liens. Parce que la plupart d’entre eux n’avaient rien à voir avec l’amour.
Mais pour l’heure, il n’en était pas encore tout à fait là de cette prise de conscience. Il était dans l’urgence de savourer les derniers moments à passer avec elle. La regarder rassembler ses affaires, lui sourire, se rhabiller, troquer ses talons aiguille pour des chaussures plus confortables, la mini-jupe pour un jean, puis enfiler son manteau après s’être assurée de ne surtout rien avoir laissé traîner, elle ne reviendrait pas, elle le savait.
Il fallait coûte que coûte voir le verre à moitié plein. Sauf que sa flûte, il en avait bu tout le contenu. Et la bouteille était vide.
Tout comme on ne se baigne jamais deux fois dans la même rivière, jamais plus il ne revivrait pareille rencontre. Et il n’était surtout pas question de se lamenter de cette cruelle impermanence des choses. Il fallait coûte que coûte avoir le cœur léger, coûte que coûte, crânement, se réjouir de l’avoir rencontrée plutôt que de s’émouvoir de ne plus jamais la revoir.
Alors il la prit dans ses bras, ils s’offrirent un dernier baiser, puis il ouvrit la porte de son appartement en lui souriant, coûte que coûte, et la regarda s’éloigner dans le couloir, la gorge serrée. FIN.

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A propos tantramant

Connectés à mon coeur, enracinés dans mon ventre, les mots sont le miroir de mon âme. Parfois sensuels, souvent féroces, toujours sincères.
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2 commentaires pour Rendre gorge, épilogue

  1. J’ai imaginé une fin qui laisserait un soupçon de mystère, mais je dois dire que le piquant apporté par le fatalisme et finalement, de ce que l’on peut en deviner, l’amour naissant du personnage masculin est encore plus savoureux. Jolie plume, Tantramant, à n’en point douter.

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  2. tantramant dit :

    Venant de votre part, je saisis bien l’ampleur du compliment. Le récit ne manquait pas de piquant, je vous l’accorde, tout autant que la rencontre, mais je trouve la fin bien fade en regard des possibles qui ont été vilainement saccagés.

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