chapitre 6 : un rapprochement

Le silence qui a entouré ma rencontre avec Lou est de ces silences-là. Lorsqu’elle est arrivée près de moi et qu’elle a baissé sa capuche, nous n’avons échangé aucun mot. Pas de « Bonsoir » ou de « Enchanté » de circonstances, pas de « C’est bien vous ?« , encore moins de « Quelle surprise« . Rien. Pas un traître mot. Il est des silences qui, parfois, sont assourdissants. Ils renvoient en réalité à soi. Combien de temps nos yeux se sont-ils jaugés, affrontés, testés, avant que je ne lui tende le casque que j’avais apporté à son intention ? Dans les faits, sans doute quelques secondes. Dans mon vécu, une éternité. A l’intérieur de moi, j’étais subjugué par la beauté de cette femme, hypnotisé par son regard, émerveillé par le contraste entre l’image dure que renvoyait ce manteau à capuche en cuir noir et la féminité absolue de ce visage mi-ange mi-louve qui me toisait avec arrogance. J’essayais tant bien que mal de faire bonne figure et de feindre une bienveillance neutre. Et probablement que j’y suis parvenu : il faisait sombre.

burn 6Sans un mot, elle a mis le casque sur sa tête et je l’ai aidée à en verrouiller la sangle. Une fois fait, elle est montée à l’arrière de ma moto. Sans un mot, je me suis à mon tour installé, j’ai tourné la clé dans le Neiman, fait vrombir mon moteur et enclenché la première, soulagé un temps d’être soustrait à son regard qui me déshabillait, et rassuré de me sentir à ma place, de savoir exactement ce qu’elle attendait de moi : l’emmener sans encombre d’un point A à un point B, de notre lieu de rencontre jusqu’au restaurant. Fier, aussi, très fier d’emmener sur mon destrier métallique cette créature sortie de je ne sais où, que je sentais derrière moi, si proche, ses mains entourant ma taille, ses cuisses serrées contre mes hanches, l’os de son pubis bien calé contre mon sacrum. A sa façon de se tenir derrière moi, j’ai su immédiatement que soit elle avait l’habitude de faire de la moto, soit elle habitait vraiment son bassin, cette dernière hypothèse laissant augurer du meilleur. Après avoir négocié quelques courbes rapides en penchant mon engin  pour tester ses réactions, j’ai vite compris qu’elle n’était pas particulièrement à son aise sur un deux-roues…

J’ai vécu ce trajet comme un second souffle : désormais, c’était moi qui contrôlait la situation. A chaque fois que nous étions arrêtés à un feu, je jouais avec la poignée des gaz parce que je savais que lorsque je faisais rugir mon 1.300 cm3 sur une certaine plage d’utilisation (entre 2.500 et 3.000 tours/mn), le moteur tremblait, entrait en résonance avec la structure de la moto et diffusait ses vibrations qui remontaient jusque dans la selle. Et à la façon dont elle avait posé sa croupe derrière moi, elle ne pouvait pas être insensible à ce stimuli. L’air de rien, je pouvais aussi afficher mon savoir-faire au guidon de ma moto. En un mot comme en cent, j’étais sur mon terrain, je reprenais de l’assurance. Comme un vieux et pathétique réflexe machiste quand le mâle se trouve soudain aux abois, acculé, pris de court, renvoyé face à lui-même. Parce que tout en elle semblait me dire : « Ah, tu as voulu me rencontrer et avoir ta chance ? Alors vas-y gars, vas-y maintenant, show me ! ». Avec les arguments qui étaient les miens, je lui montrais que je maîtrisais mon engin, mais sans ostentation, tout en contrôle et en accélérations puissantes mais douces, parce que je sentais qu’elle n’était pas dupe et qu’être trop grossier ou trop brutal produirait l’effet inverse de ce que je cherchais à faire : l’épater. Mais quand bien même je lui en aurais mis plein la vue, ça n’était rien comparé à l’état dans lequel cette rencontre m’avait plongé. A suivre

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