chapitre 7 : à table

lsLe Safran serait le théâtre de l’acte II. J’avais choisi ce restaurant berbère pour son ambiance feutrée et intime. J’y avais mes habitudes, du temps où j’habitais encore Clichy. Tentures aux murs et au plafond, larges fauteuils, moucharabiehs finement ciselés, lumière tamisée et, surtout, cuisine raffinée. Je m’y sentais comme chez moi.
Arrivés à destination, nous traversons la petite cour, elle aussi couverte de tentures colorées, qui nous éloigne du brouhaha de la rue. J’avais oublié que le propriétaire des lieux diffusait à l’entrée de son établissement des chants d’oiseaux tout à fait inattendus et rafraîchissants. Chez lui, on se sentait accueilli avant même d’entrer. Son hospitalité le précédait. Une charmante serveuse noire nous installe à la table que j’avais réservée à peine une heure plus tôt, dans une alcôve un peu à l’écart de la salle principale.
Je ne me souviens plus avec précision de ce dont nous avons parlé. Probablement que nous avons échangé des banalités. Surtout moi. Parce qu’elle était peu loquace. Probablement aussi parce que j’ai tenu le crachoir plus longtemps qu’il ne le faudrait en pareilles circonstances. J’ai la timidité bavarde et l’émerveillement prolixe. J’étais sous le charme. Elle était belle.
Je me souviens avoir voulu lui tirer les vers du nez, savoir d’où elle venait, ce qu’elle faisait dans la vie, s’il y avait quelqu’un qui partageait ses nuits… Mais j’ai rapidement compris que c’était peine perdue. Mieux : que ça n’était pas le propos d’en savoir plus sur elle, que tout le sel de cette rencontre résidait là, dans l’essentiel de notre présence à l’autre. Seul comptait l’instant présent. Ce soir-là, nous étions deux êtres sans passé ni futur, donc sans blessures ni espoirs, avec comme seul projet l’envie, chevillée au corps, de vivre chaque seconde comme si c’était la dernière. A mes questions inquisitrices elle opposait un silence éloquent dès que ça nous sortait du moment présent. Sans cesse elle me ramenait, avec patience, bienveillance, intransigeance, à notre réalité, dans l’Ici et Maintenant que nous partagions : deux inconnus assis l’un en face de l’autre dans ce cadre intimiste et exotique. Le reste n’avait aucune espèce d’importance. Le reste était hors-sujet. 
J’ai songé un temps que pour être aussi mystérieuse elle devait avoir bien des choses à cacher, mais elle le faisait de manière tellement admirable que j’ai plongé dans son jeu. Et c’était délicieux. Délicieux d’être vierge de tout passé, allégé de tout espoir concernant un hypothétique lendemain. Et donc à l’abri des désenchantements. Je n’étais plus ni mon passé, ni mon futur, encore moins le personnage que je m’étais forgé depuis que j’étais né, j’étais dépouillé de toutes les facettes de moi-même auxquelles je m’accrochais. J’ai lâché mes rôles comme autant d’oripeaux devenus soudain inutiles et encombrants. Hier n’existait plus, demain n’existait pas encore, seul comptait le présent. Et ce présent, c’était un cadeau.
Avec indulgence et patience, sans cesse elle me ramenait à la seule réalité qui prévalait : un homme assis en face d’une femme qui lui plaisait. Du coup, ça me permettait également de projeter sur elle toutes les identités dont j’avais envie. Je faisais d’elle le mur blanc sur lequel je diffusais mes fantasmes. Je l’imaginais tour à tour dompteuse de fauves au cirque Pinder, elle en avait la poigne et l’aplomb, Mata Hari ou Nikita, espionne en cheville avec les Services Secrets, elle savait cultiver le mystère et semblait se maîtriser comme personne, sportive de haut niveau ou danseuse professionnelle, elle en avait le physique, chanteuse de rock, elle en avait le look et la voix, une voix veloutée, placée. Je découvrirais plus tard que cette dernière hypothèse était en effet la bonne.
Peut-être faisait-elle de même de son côté, qu’elle m’imaginait en écrivain, en pilote de moto, en commissaire de police aux Stups, ou en pathétique bad boy des banlieues, pire encore :  en séducteur à la petite semaine. Le champ des possibles semblait s’étendre à l’infini. La tête me tournait devant tant de possibilités. A suivre

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