Le goûter (2)

Elle tressaillit au son strident de l’interphone. Ce son, d’ordinaire anodin et inoffensif, aujourd’hui lui perçait les tympans, pénétrait ses chairs au plus profond d’elle-même, et se diffusait tel un poison obscur dans les méandres de son cerveau, anesthésiant toute volonté, la figeant sur place dans cette position qu’elle tenait depuis maintenant plusieurs minutes. Elle était nue, les mains dans le dos, tremblante sur ses jambes. Ils étaient en bas.

Je vous attends, 7e étage, première porte à droite.

Son coeur battait la chamade, elle tremblait comme le premier jour, celui de leur rencontre. Elle se souvint.

Vendredi 24 octobre, 10h17.
Quelques semaines plus tôt, elle s’était présentée à la porte de cet immeuble hausmannien en obéissant scrupuleusement aux consignes qu’il lui avait données. Elle devait ne rien porter d’autre sous son manteau que des collants à résille et cette paire de talons aiguille qu’il affectionnait tant au point de les lui avoir envoyés par la Poste avant même leur rencontre. Rien d’autre que son manteau et ses collants résille.

Après avoir appuyé sur la sonnerie de l’interphone, elle entendit une voix d’homme, sans doute son maître, mais elle n’en était pas sûre, elle ne l’avait jamais entendue auparavant, lui faire remarquer qu’elle avait 3 minutes de retard sur l’horaire prévu. Et que pour la peine, elle devait prendre l’escalier plutôt que l’ascenseur. Et peu importait à son donneur d’ordres que son manteau fut trop court pour cacher ses jambes et sa nudité. Peu lui importait également que la cage d’escalier soit encombrée par plusieurs ouvriers en train de redécorer les parties communes de l’immeuble où il avait élu domicile.

Elle se serait bien passée du vif émoi que sa tenue provoqua auprès de la main-d’oeuvre du rez-de-chaussée. Son manteau lui arrivait à mi-cuisses, et offrait une vue imprenable aux carreleurs agenouillés au sol qui y allèrent de leurs sifflements et de leurs remarques grivoises. Les maçons du premier étage voulaient savoir ce qui provoquait cette agitation inusitée. En voyant passer cette femme qui cachait avec peine sa nudité sous son manteau, ils comprirent. Dans des langues qu’elle ne comprenait pas, ils l’apostrophaient. . Prévenus par les maçons du premier étage, ceux du second voulaient à leur tour comprendre la raison de ce remue-ménages. Si bien que plus elle grimpait dans les étages, plus le vacarme se faisait retentissant. En arrivant au quatrième, un jeune ouvrier bâti comme une armoire normande qui la suivait depuis le rez-de chaussée se rapprocha d’elle et lui parla dans un accent rocailleux qu’elle imagina être du serbe. Avant qu’elle ne prenne l’étage suivant, il l’entraîna d’autorité dans un coin sombre de l’étage et la coinça contre le local du vide-ordures. Une main immobilisait ses poignets au-dessus de sa tête, l’autre muselait sa bouche, l’empêchant de crier. Elle tenta de se débattre, elle ne voulait pas faire patienter son hôte dont elle redoutait la réaction. Mais que faire face à cette montagne de muscles ? Ses avant-bras à lui étaient aussi gros que ses cuisses à elle. Il avait le visage barbouillé de peinture blanche et son t-shirt sentait la transpiration. Elle ne dut son salut qu’à un vieux monsieur dont la porte d’entrée faisait face au local de vide-ordures et qui sortait de chez lui pour aller chez Fauchon, comme tous les jours à la même heure, acheter les deux petites cassolettes d’écrevisses accompagnées d’une salade de cresson qui feraient son repas  à lui et à son épouse. Elle se dégagea de l’étreinte du molosse et courut aux étages supérieurs. Nullement découragé, il la suivit dans sa course. Voyant qu’elle s’arrêtait devant une porte, il finit par renoncer. Elle était maintenant là, devant l’entrée de cet homme qu’elle allait enfin rencontrer et dont elle ne savait rien. Scotchée à mi-hauteur, une enveloppe craft dans laquelle se trouvait une lettre et un large bandeau noir en cuir. A suivre.

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